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Seulement si vous avez envie

J’avais besoin, si j’ose dire, d’un peu de lumière. Et puis c’est amusant, de déchirer une autre fenêtre. Déchirer, creuser, ouvrir. Ah, sur… À propos, je recommande toujours la lecture de ce beau livre : Gérard Wajcman, Fenêtre, Chroniques du regard et de l’intime, « Philia », Verdier, 2004. Sinon, si vous avez envie de venir, viendez.

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§ 8

C’est de ma faute. — Les gens, en particulier les proches, naturellement, s’offusquent, se sentent blessés, quand quelqu’un ose parler de « solitude ». Je comprends les gens (il me semble), je comprends encore mieux les proches (je crois). Je ne veux pas évoquer le « paradoxe performatif » consistant à parler à quelqu’un de la « solitude » (je suis sans doute fou, mais je tiens les paradoxes, performatifs ou de quelque nature qu’on voudra, pour de simples, parfois pour de terribles malentendus). Quand on bute, tombe, trébuche, se cogne la tête ou les dents, il faut continuer (je n’appartiens pas encore à la classe de ceux que Beckett appelle dans Le Dépeupleur les « vaincus », hélas ou heureusement). Le drame et la beauté du langage, le drame et la beauté de la vie, c’est que les mots semblent reposer dans une sorte d’identité (en vérité celle de la mort, comme Hegel le savait, laquelle se traduit ou mieux se monumentalise dans « le » dictionnaire, mais justement, je ne cesserai pas de m’émerveiller de la pluralité des dictionnaires, non pas seulement d’une époque à l’autre, non pas seulement d’une « maison » à l’autre, mais à l’intérieur d’une « même » maison, Larousse ou Robert pour me faire entendre, à l’intérieur d’une même « époque » (si la notion doit être maintenue)). Or, je parlais donc de l’illusoire identité dans laquelle reposerait un mot, il n’en est rien. Naturellement, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les imbéciles qui n’ont pas lu Derrida, la « dissémination » n’est pas complète, absolue, infinie. Il y a seulement que je constate, ce peut être un amusement ou un effroi, une tristesse ou un supplément, que je n’entends pas le mot solitude comme peut l’entendre mon interlocuteur (proche ou lointain). Je ne suis même pas certain de l’entendre comme je l’entends moi-même, si je puis me permettre un petit excès spirituel qui me semble à vrai dire plein de sens (un peu trop plein de sens, justement). La langue est simple, toujours très simple. Nous sommes, je suis tellement maladroit, impatient, étriqué. Je dois bien avouer que ma manière de « parler » n’est pas moins inintelligible que ma manière d’« écrire ». Lorsque je dis que la langue est simple, toujours très simple, en vérité je songe à dire une autre phrase (justement simple, très simple) : il y a solitude et solitude. Cela s’entend comme peut s’entendre qu’il fait beau, que j’ai oublié mon parapluie, que noblesse oblige, que nul n’est prophète en son pays, que la nuit tous les chats sont gris, qu’il faut appeler un chat un chat, que c’est évident comme le nez au milieu de la figure, etc. Il y a jambon et jambon, pour dire que lorsque je commande un jambon (je veux dire lorsque je commande un jambon au restaurant, lorsque je passe la commande, je n’avais pas dans l’idée de donner des ordres ou quelque mandement à un jambon), le jambon qui va arriver sur ma table, dans mon assiette (lesquelles ne sont ni ma table ni mon assiette), sera peut-être bon, peut-être mauvais : il y a jambon et jambon. Je progresse. Supposons que, souhaitant éviter une déconvenue possible, je demande à la serveuse (que par ailleurs je connais depuis une dizaine d’années), Est-ce que le jambon est bon ? Comment est ton, comment est votre jambon ? Comment est le jambon, aujourd’hui ? Naturellement, c’est délicat. Peut-être n’osera-t-elle pas me répondre que son jambon est à chier (en général ou aujourd’hui). Peut-être qu’elle ne le sait pas (elle ne peut pas goûter son jambon tous les jours, et je ne parle que du jambon, après tout j’aurais pu lui demander si son gigot est bon, etc.). Mettons que, sachant si son jambon est bon ou non, elle ose (je répète que je la connais depuis une dizaine d’années, en vérité depuis presque vingt ans). L’hypothèse est difficile, mais pas farfelue : il est quatorze heures, elle vient de manger son jambon, elle me connaît, elle peut me dire si son jambon est bon ou non. Malheur. Si elle me dit que son jambon est mauvais (elle trouvera un autre mot, sans doute plutôt une mine, je la connais, elle va se démerder), je n’en saurai jamais rien (je ne vais quand même pas commander ce jambon juste après une telle révélation, sincère, amicale et courageuse). Si elle me dit que son jambon est bon (voire succulent), je vais savoir (je ne vais pas ne pas commander un tel jambon juste après avoir sollicité un conseil d’une nature si délicate, quand même). Négligeons l’hypothèse difficile mais pas farfelue selon laquelle le jambon que ma serveuse (laquelle n’est pas ma serveuse) a mangé n’est pas le même que le jambon que je vais manger (même si, en vérité, je ne mange jamais du jambon). Le jambon que je mange est le frère jumeau du jambon que la serveuse vient de manger, et dont elle vient de me dire à quel point il est, il a été bon, voire succulent. Je dis, Malheur, mais, évidemment, le malheur n’est pas nécessaire : il se peut fort bien que, mangeant mon jambon, je me dise (ou même que je dise à la serveuse), Ce jambon est bon voire succulent, en effet ! Le monde est une merveille, le soleil brille, les oiseaux chantent (et le jambon est bon, voire succulent). Comme je suis toujours d’une simplicité enfantine, on aura compris l’effroyable hypothèse à laquelle je voulais arriver : le jambon n’est pas bon. La serveuse repasse, N’est-ce pas qu’il est bon mon jambon ? Oh que oui, succulent. (Je ne vais pas lui dire qu’elle a un goût de chiotte, quand même.) (Ceci dit, si je lui disais, Oh que non, ce jambon est à chier, naturellement en trouvant un autre mot, une petite mine, comme je me connais, elle pourrait aussi bien se dire que le goût de chiotte me revient, hypothèse difficile mais pas farfelue, surtout quand on connaît la serveuse en question.) Il y a jambon et jambon ne signifie donc pas seulement qu’il y a de bons et de mauvais jambons, mais aussi que de mauvais jambons peuvent être considérés comme de bons jambons (et que de bons jambons peuvent être considérés comme de mauvais jambons, circonstance qui n’est pas moins fantastique voire troublante que la précédente, quand on y pense). Il y a des goûts, dira-t-on. Ce jambon (bon ou mauvais) peut être considéré comme un bon jambon (ou comme un mauvais jambon). Y a-t-il seulement, en dehors de nos goûts, du bon et du mauvais jambon ? Ma réponse est oui. (Je suis plutôt platonicien que bourdieusien, mais on peut sauter cette parenthèse (pas les autres).) Est-il donc inutile de demander à la serveuse si le jambon est bon ? Je progresse. En règle générale, l’utilité est assez faible, mettons d’autant plus faible que ma connaissance de ladite serveuse est médiocre. Si je ne connais pas la serveuse, primo elle ne va pas répondre à la question de savoir si le jambon est bon ou non (et donc je peux arrêter cette phrase qui d’ailleurs commence très mal), deuxio sa réponse (improbable) ne sera tout au plus qu’une indication de type standard ou moyen (si la notion doit être maintenue). Utilité faible, mais pas inutile (si j’ose dire, naturellement je ne devrais pas, mais comme de toute manière le cas est improbable sinon impossible, nous sommes dans un tunnel sans grande importance, limite nous perdons notre temps). D’autant plus faible que ma connaissance de l’Autre (grand dieu) est médiocre, d’autant plus riche que ma connaissance de l’Autre est étendue (je ne sais pas si c’est par conséquent, mais en tout cas, que voulez-vous que je vous dise, c’est le cas). Comment étend-on sa connaissance de l’Autre, si tel est bien l’enjeu de mon jambon ? Je vois deux séries de circonstances adjuvantes (grand diable) : primo, il y a trois mois la serveuse en question m’a dit que sa fondue était excellente, or, elle était à chier. Je me méfie. (Si la serveuse, toujours la même, cela va sans dire si je dis « la » serveuse, mais je ne suis certain de rien, si donc la serveuse, toujours la même, m’a dit il y a trois mois que son jambon était bon et qu’il s’est avéré à chier,… Non, là je ne repose pas la question, — ou alors à une autre serveuse.) Deuxio, toujours pour répondre à la question de savoir comment je puis étendre ma connaissance de l’Autre, je lui parle, je lui pose des questions, je l’écoute, etc. Pour quitter un instant mon sujet (le jambon), quand quelqu’un me dit qu’il adore (là il me faut trouver quelques exemples d’écrivains médiocres, voire à chier, et j’avoue que ça m’est très difficile, pas impossible, mais très difficile ; non pas qu’il n’y en ait pas, loin de là comme dirait Beckett dans Watt, non pas non plus que je n’en connaisse pas, il m’est arrivé de lire des écrivains médiocres, voire à chier, mais curieusement très peu ; non pas même que je n’ose dire (ici ou ailleurs), je croyais que j’étais au bout mais tant pis pour la phrase, que cet écrivain-ci est médiocre ou que cet écrivain-là est à chier, — alors quoi, qu’on me pardonne mais bordel de pute, pourquoi m’est-il si difficile de trouver quelques exemples d’écrivains médiocres, voire à chier ? Je ne sais pas. Souvent pour songer à mes Aimés je lève la tête, la mienne, puis je la tourne, ma tête, en direction des livres qui se trouvent dans la chambre. Mais je n’ai plus dans la chambre que mes Aimés, il est donc parfaitement inutile que je lève ma tête et la tourne, ma tête, pour m’aider à trouver quelques écrivains médiocres, voire à chier. Mauvaise piste. Des souvenirs ? Attendez une minute. (Je regarde vite la pendule pour ne pas tricher.) (Je ne lisais pas les livres qu’on me demandait de lire, à l’école. Autre mauvaise piste.) Bon, j’en ai trouvé un ! Beigbeder. (Deux minutes, j’ai triché.) Encore un ou deux ? (Je regarde à nouveau la pendule, bientôt deux heures après minuit, mais cette fois-ci sans me fixer de délai, puisque de toute manière je triche.) Eurêka, j’ai essayé de lire un livre de Tillinac ! En voilà deux. (Celui-ci est venu rapidement, heureusement je suis fatigué.) Allez, un troisième et zou. (Difficile, difficile.) (Minute.) (Bougez pas.) (Je retourne encore ma tête dans le noir, quel con.) Sollers serait une facilité indigne de moi (il mériterait quelques minutes, disons.) Gracq, une complaisance. (Merde, je suis paralysé !) Un dernier écrivain médiocre, voire à chier, et vite ! Il y a de très belles, de très belles phrases, chez Bobin. Mishima ! Ouf, voilà. — Reprenons). Quand quelqu’un me dit qu’il adore Beigbeder, Tillinac ou Mishima (je suis désolé, la liste est vraiment un peu nulle), je ne vais pas lui parler de Beckett, Simon ou Bernhard. Je me fous éperdument de B.T.M. (je commence à fatiguer nerveusement), je ne méprise nullement celui qui me dit qu’il adore Beigbeder, Tillinac ou Mishima, mais disons que s’il me dit que le jambon est bon, voire succulent, je vais me méfier. (Quant à moi je ne conseille jamais du gigot à un végétarien, mais je sais que j’ai tort.) Qu’est-ce que j’entends, moi, par « solitude » ? Suis-je seul à entendre dans ce mot ce que j’y entends ? Oui, mais c’est de ma faute.

(Comme il appert de tout ce qui précède (sans parler de tout ce qui est tu), j’ai donc besoin d’une petite « pause ». Me sera-t-il pardonné de m’amuser un peu ? (Je précise tout de suite ou plutôt rappelle ce que je me tue à préciser ou plutôt à rappeler de temps à autre : je suis un être de fiction.).)

(J’ai peut-être un peu merdé sur Mishima. Je vais réfléchir.)

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§ 7

Pour mon plaisir. — Je suis obligé de faire mon propre théâtre (ce n’est pas ma faute). Le marquis adorait le théâtre, non seulement il en écrivait, mais il jouait, faisait jouer, se ruinait pour faire jouer du théâtre (tant il adorait ça). Ils ne jouent pas les bons textes, ni les bons auteurs. Quand ils jouent un bon auteur (ça arrive), ils ne jouent pas le bon texte. Quand un bon auteur a écrit plusieurs bons textes, ils s’arrangent pour jouer le mauvais (un des mauvais). Lorsque j’avais huit ans, exactement l’âge de Yaël, je voulais devenir comédien. Jamais je n’ai voulu devenir maître d’école, — c’est faux. Ils m’ont eu. Après comédien, j’ai voulu devenir avocat. Jamais je n’ai voulu devenir écrivain, — ça c’est vrai. Je ne voudrais pas être comédien (pour quoi faire). Mon théâtre me va très bien. Je n’aime pas ma voix, c’est entendu, mais je suis très content comme ça. Lorsque j’enregistre ma voix, contrairement à ce que tout le monde raconte, je me reconnais parfaitement. Même en silence, j’ai cette voix. Je dois encore travailler ; travailler, travailler, me tuer. Pour mon plaisir. Je peux choisir les textes que je souhaite entendre, et les entendre, si je travaille encore, si je travaille encore, à me tuer, comme je veux. Parfois je me dis que je devrais limer quelques dents, taper dans la mâchoire, arranger ça. Je n’ai jamais joué quoi que ce soit, jamais. Je me méfie des gens. Il faut être immensément fou, ou immensément généreux, ou immensément excité, pour ne pas se méfier des gens. Les auteurs que j’aime, que je respecte, se méfient aussi des gens. Il ne suffit pas de se méfier des gens pour être un bon auteur, mais un bon auteur, à mon avis, à moins qu’il ne soit immensément fou, immensément généreux ou immensément excité, se méfie des gens. On les connaît. On ne les connaît pas tous. Le comédien joue-t-il pour ces gens-là, qu’il ne connaît pas ? Il joue. Quand le comédien joue on ne sait plus qui fait quoi, le texte, le comédien, le souffle, le cerveau, la carcasse, la scène, le public, ce qu’il y a eu derrière le texte, sous le texte, ce qu’il y a par-dessus, jeté quand ça parle, murmure, vocifère, tempête, martèle, quand ça s’époumone, expectore, gémit, languit, invective, caresse, vitupère, séduit, accable, menace, supplie, emberlificote, stupéfie, malmène, vaporise, transporte, incendie, on ne sait plus. J’adore un théâtre qui n’existe pas, — un théâtre qui n’a peut-être jamais existé, me dis-je. Que s’imagine-t-on de l’amour, quand on ne l’a pas encore « vécu » ?

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§ 6

Que de sombres farces. — Avant la guerre déjà, je ressemblais à tout le monde. J’aurais pu répondre que je ne souhaite être comparé à personne. En quoi j’eusse ressemblé à tout le monde. Comme je ressemblais à tout le monde, avant la guerre, déjà ! La ressemblance m’est devenue indolore, incolore, aussi calme que bonsoir, que bonne nuit, que grand noir ou petit bleu. Je vais beaucoup, beaucoup mieux (c’est très, très inquiétant). Satané grand lac. Il me faut au moins un fleuve, le Rhône, la Seine, le Danube, un grand fleuve. Pas la mer. Encore moins l’océan. Terrassier d’eau douce. Pelletier. Comment je parle ? Terrassier, pelletier, charcutier d’eau douce. Le grand lac n’était pas assez beau pour que j’en pleurasse, mais le cœur y était. Avant la guerre, je ne savais pas encore que je me ressemblais, je savais que je ressemblais à tout le monde (je le savais déjà), mais je ne savais pas encore que je me ressemblais, comme tout le monde. Je ne sais pas si je vais raconter, à quoi bon, tout le monde s’y trouve, s’y retrouve, l’autre imbécile dirait tu vois comment, ça s’entend (tu vois comment). Quitte à être possédé par l’esprit de mon époque, beau parcours il est vrai, autant l’être par son aspect le plus concret, son trait le plus saillant et son profil le plus tranchant, par son manque d’esprit. Quand je passe du XVIIIe siècle (français) au XIXe siècle (allemand) (je suis né en 1914, mais rien n’est impossible à un esprit savant et délirant), quelle chute. Ceci dit le XVIIIe siècle est déjà une chute, à mon avis. À côté de qui voulez-vous placer le marquis de Sade ? Diderot, peut-être. Demandez à Marc Buffat (un spécialiste, semble-t-il). À qui je parle ? À personne, vous dis-je. Non ; bien sûr, le siècle,… Le XXe, je l’ai connu. Ça oui, j’ai connu le XXe siècle, je peux dire que j’ai donné. Une belle et grande, et historique et imposante saloperie. Le petit siècle, le grand siècle ; le XVIIIe siècle, et Vincennes, et Charenton, et le foutu XIXe siècle, eh bien j’y étais déjà, et comment ! Mais non. Le savoir est un délire. On l’a su. On le sait moins. Qui ça ? Qui l’a su, pas la peine d’en faire un pensum (tout le monde sait ça). Mais qui le sait moins ? Ça, je ne sais pas. Je vais commencer à citer furieusement, on dirait. Appeler tous les morts. Le cliquetis, horrible disait Bernhard, des clés. Quel fou, ce Bernhard. Poser le crâne sur la table, pas du tout pour méditer le memento mori, quelle farce, poser son crâne sur la table, — poser mon crâne sur la table, in questo momento ? Mais sur quelle table ? Là-dessus, Céline et Bernhard sont bien d’accord. Tout le monde est bien d’accord, là-dessus. Poser son crâne sur la table, mais sur quelle table ? Payer de sa personne, comme dit l’imbécile. Avec quoi d’autre voudrais-tu payer, imbécile ? Mais pourquoi payer ? Il faut payer, tout le monde doit payer, tout le monde y passe, paye, va payer, tout le monde. Mais non. On peut très bien ne pas payer, ne pas y passer. Rendre son billet, comme si de rien n’avait été ? QUELLE HORREUR. Ô joie, ô Supplices ! Enfermez-moi. Quoi, je n’ai rien fait ? Attendez. Attendez un peu. Je vais faire, je vais faire,… Quoi ? Incroyable, ce monde, on me demande ce que je vais faire ! Avouer la suite ! Pas de suite, j’avoue. Rien du tout. Demain après-midi, je prends l’avion pour Palerme. Mais non. Pour Venise. Mais non. Demain après-midi, je prends l’avion pour Naples. Mais non. Je prends l’avion pour Gênes, maintenant. Pour Gênes ! Mais non. Je veux être emprisonné dans le château de Nantes, immédiatement. Je prends l’avion pour Lisbonne. Mais non. — Assez. Tais-toi. Pas question. Comment ça pas question ? Pas question, c’est comme ça. Comment je parle ? Je prends l’avion pour le royaume des morts, — est-ce que ça ira ? Allez z’enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé ! Votre jour, le jour de votre gloire, z’enfants de la Patrie ! Combien de siècles qu’on n’avait pas z’autant ri ? Depuis Spartacus ? Que dalle. Pas drôle du tout, cette connerie. Révolutionnaires de mon cul. La République ! L’Empire ! Quelles farces. Que de farces, sombres farces, mais sombres, mais sombres ! Mes cucurbitacés contemporains du XXIe siècle, ceux qui du moins par plaines, vagissent sur l’Histoire dépassée ! Mais pas du tout, pauvres cons. Ça dérouille encore à fond, l’Histoire ! Les gens savent. Au pilori ! On se calme. — Demain, je fête le 1er août.

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§ 5

De retour. — Je veux continuer ce bloc-notes. Autrefois je ne m’interrogeais pas, la tête coincée dans un boyau, ou le corps empêché entre deux murs, je continuais. J’ai aimé, j’ai eu du plaisir à lire quelques pages de Bernhard « à voix haute », là-haut. Peut-être ce que j’aime le plus. Je déteste recevoir un livre abîmé, ici un choix de lettres du marquis de Sade à sa femme (aux éditions Actes Sud). La préface de Marc Buffat est extraordinairement inepte. Les préfaces sont rarement intéressantes, mais celle-ci dépasse toute mesure, elle est extraordinairement vulgaire, extraordinairement ennuyeuse, extraordinairement inepte. « C’est ce Sade mélancolique, écrit le préfacier, c’est-à-dire celui qui identifie sa vie et ses malheurs, qui est sans doute le plus touchant » (c’est le préfacier qui souligne sa prose de préfacier, histoire que nul ne passe à côté de sa découverte). Sans doute ! Sans doute le plus touchant ! Le marquis est sauvé, le voici mélancolique et touchant, pitoyable et malheureux ! Le comique involontaire de cette préface est tout compte fait assez divertissant : « Le rire est en définitive suscité par le non-sens et c’est sans doute ce qui caractérise au plus profond l’univers dans lequel vit le marquis prisonnier : moins la cruauté ou la férocité (ce serait là encore un sens) que ce qu’il appelle la balourdise, bêtise ou imbécillité, c’est-à-dire l’absence de sens » (derniers mots de la préface, rien à souligner). En définitive ! Sans doute ! Ce qui caractérise au plus profond ! Au plus profond ! Moins la cruauté ou la férocité (encore un sens, pensez !) que la balourdise, bêtise ou imbécillité, c’est-à-dire l’absence de sens ! L’absence de sens ! Un bijou, cette préface. Le préfacier-geôlier est parfait. Quelle tenue dans le rôle, quelle onction et quelle componction ! On ne badine pas avec le divin marquis !

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§ 4

Je passe le temps. — Pendant que les enfants dessinent, posent des couleurs, relient des points, je suis trop angoissé pour lire, je regarde la gueule que fait le jour, l’orage de la nuit, clarté pure, je suis un citadin, petite ville au bord du grand lac, regarder les gens de loin, cette agitation, Nathan sait où se trouve le taille-crayon, un nouveau couteau pour Yaël, sirop à la citronnelle, je mange très peu, l’amalgame et l’entassement des livres dans une librairie (une librairie, deux librairies, trois librairies), tache d’huile qui se répand, l’huile qui se répand et la tache qui se déforme, je fume une cigarette, trop angoissé pour lire, trop angoissé pour écrire, je passe le temps.

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§ 3

Trente minutes plus tard. — Les gens racontent n’importe quoi. C’est une règle, presque une nature. Les gens racontent n’importe quoi. J’ai lu Casse-pipe de Céline, les gens qui en parlent racontent n’importe quoi. J’ai lu Extinction de Bernhard, les gens qui en parlent racontent n’importe quoi. Le Zohar ? N’importe quoi. Le Coran ? N’importe quoi. Les Évangiles ? N’importe quoi. La bêtise ? La méchanceté ? Le mimétisme ? La diarrhée ? N’importe quoi. Le désordre de la parole. C’est une règle, presque une Loi. Les gens racontent n’importe quoi, — vraiment, tout à fait, complètement n’importe quoi.

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§ 2

Nocturne. — Je ne suis pas fait pour la montagne. En choisissant de venir ici, je savais que je serais secondé par la présence du petit lac, juste dans mon dos. La montagne est une provocation, l’âme tourne dans le chaudron, caldeira, comme si le corps allait s’embraser, monter à la hauteur des cimes, tourner, devenir plus fou que l’âme, tourner (comme l’âme qui tourne dans le chaudron), encore plus vite. Je suis du grand lac, de la ville. Ils diraient que le petit lac se trouve derrière mon dos. ILS ONT TORT. Le petit lac se tient devant mon dos. Mon dos fait face au petit lac (contrairement à moi). Je sais où est le petit lac, parce que je sais toujours où est le grand lac. Derrière le petit lac. — Mon dos se détache de moi.

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§ 1

Au lac Champex. — L’ordinateur captant un réseau flottant, La Bohême, je puis me raccorder à la chambre, machine d’effacement de mes sempiternels plantages, — un peu comme si je pouvais, un peu comme si j’avais besoin d’enguirlander le « néant » ? Ai-je cédé à la mythologie de l’humus ? Une truite, plutôt. Athée. Catholique romain, de seconde nature. D’un orgueil à tenir le soleil pour mon subordonné. Né le 1er décembre 1914, mort le 26 janvier 2018 ; un joli parcours, en somme. — Balzac avait presque raison.

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§ 5

J’ai connu la grâce et l’élégance des caryatides à l’âge de douze ou treize ans. J’ai bien vu qu’il s’agissait d’un autre monde, et que le monde (autour de moi), le monde dans lequel je me trouvais précipité, et dans lequel je continue de me trouver précipité, je n’en parle pas. Je voudrais voir disparaître ma main dans le grenat d’un cratère de cette époque, — quant à ce monde, le monde dans lequel je me suis trouvé précipité (et dans lequel je continue de me trouver précipité), je n’en parle pas.

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